Avons-nous un calendrier interne, de la même manière que nous avons par exemple une horloge mentale qui nous permet d’ouvrir les yeux douze secondes avant que le cadran ne sonne, ou un sens de l’équilibre si fort qu’il sera impossible de dormir, si nous avons disposé notre tente de telle façon que notre tête est huit millimètres plus basse que nos pieds? Je ne sais pas, et Google ne veut pas me le dire. Mais j’imagine que oui. Après tout, si les animaux savent instinctivement à quel moment de l’année ils doivent s’accoupler ou migrer ou amasser des réserves pour la saison froide, je ne vois pas pourquoi nous, humains, n’aurions pas une fonction semblable. La télé et les micro-ondes ne peuvent pas nous avoir mêlé tant que ça, quand même.
Ça expliquerait bien des choses, en tout cas. Dont ce sentiment qui nous envahit subitement, aux alentours du 8 mars, et se résume en trois mots: c’est le printemps. Une espèce d’excitation diffuse, de picotement dans les pieds ou le ventre, un désir de marcher un peu plus vite et de parler un peu trop fort et d’embrasser quelqu’un, genre là, maintenant. Un sentiment presque identique à celui des printemps de notre adolescence, d’ailleurs, et qui fait qu’il nous prend souvent l’envie, certains jours de mars ou d’avril, d’écouter une chanson sortie tout droit de nos 16 ans.
Et ce phénomène est si puissant qu’il sera perceptible même si le printemps à proprement parler est toujours enseveli sous trois pieds de neige, et que l’hiver semble bien parti pour se prolonger jusqu’à la Fête de la Reine. C’est peut-être à cause de la lumière, ou de la position des astres, ou de la fin de la saison régulière de hockey. Mais l’explication n’a pas vraiment d’importance : ce qui compte, c’est que ce sentiment existe, et que nous pouvons toujours le ressentir, après toutes ces années, et que, à notre plus grand soulagement, tout est donc encore possible.
Nicolas Langelier
Paru dans La Presse, vendredi 4 avril 2008
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