Pauvres enfants du 21e siècle. Déjà que nous leur laissons en héritage une planète dévastée, qu’il y a autant de produits toxiques dans leurs organes que dans ceux d’un béluga du Saint-Laurent, qu’ils sont la première génération de l’Histoire qui risque de vivre moins longtemps que la précédente, qu’ils sont un peu trop dodus… Comme si tout ça n’était pas assez, il faut en plus que nous les affublions des prénoms les plus laids de tous les temps.
Regardez autour de vous, lisez les journaux, allez faire un tour sur le site de la Régie des rentes du Québec: vous y verrez des horreurs. Des Charlolivier, Virginye, Gérémie, Xanelle, Sharilyn, William-Loup, Elektra, Klarianne, Shanessa, Zack-Antoine, Carosalie, Anasoleil, Brithany-Océane, Ocey-Ann, Fred-Erick, Ary-Anne, Kevyn, Keven, Kevan, Kevins, Kevins-Kyle. Et je jure qu’il y a au moins un Kovalev et une Précieuse, forcés chaque jour d’affronter le monde avec un prénom qui semblerait ridicule même pour un animal de compagnie.
Pauvres enfants du 21e siècle, donc… Handicapés pour toujours par des parents terriblement malavisés qui voient dans la dénomination de leur bébé une occasion unique de prouver combien ils sont des gens créatifs et originaux, des individus pas comme les autres, des libres penseurs. C’est donc là où nous en sommes rendus, collectivement: notre recherche constante et absolue de l’individualité nous pousse dorénavant à marquer pour la vie des enfants qui n’avaient pourtant rien demandé, et se seraient sans problème contentés de s’appeler Catherine ou Simon.
Parents: prenez des cours de peinture ou de vitrail, faites de l’origami ou du petit point, teignez-vous les cheveux en vert ou laissez-vous poussez les ongles jusqu’au sol si vous voulez, bref trouvez n’importe quel autre moyen de démontrer combien vous êtes quelqu’un de spécial. Mais de grâce, laissez les enfants tranquilles!
Nicolas Langelier
Paru dans La Presse, vendredi 19 octobre 2007
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