J’ai beaucoup de difficulté à imaginer comment on peut bien se sentir, à 80 ans. Mais il me semble qu’à cet âge vénérable, on doit avoir accumulé une telle connaissance de la nature humaine qu’on doit très souvent vouloir se taper la tête contre les murs, tant cette nature est prévisible. Ça doit être complètement exaspérant. Tellement, en fait, qu’il est étonnant que les octogénaires ne commettent pas plus de meurtres. C’est peut-être la sagesse. Ou, plus probablement, les problèmes de vue.
Des exemples? Dites que vous avez 33 ans: une fois sur deux, juré, on vous répondra «L’âge du Christ». Ou allez voir un feu d’artifice : au moins 20 minutes avant la fin, des gens autour de vous commenceront à dire «Je pense que c’est la finale, là». C’est inévitable. Mais l’archétype de l’être exaspérément prévisible est sans aucun doute le joueur de Scrabble.
C’est immanquable: le scrabbleur trouvera une raison d’être insatisfait de son sort, et il le fera savoir haut et fort. Il aura pigé des consonnes alors qu’il voulait des voyelles, ou vice versa. Ou un E, disons, alors qu’il avait absolument besoin d’un T. En fait, il est impossible d’énumérer toutes les causes d’insatisfaction possibles pour un joueur de Scrabble, parce qu’il en est une source inépuisable.
La raison de ce phénomène, bien sûr, est que le Scrabble est l’un des pires jeux jamais inventés. La plupart du temps, vous êtes forcé d’attendre en silence pendant que les autres joueurs réfléchissent, mélangeant et remélangeant les mêmes lettres sur leur petit chevalet (huit minutes plus tard, ils se contenteront finalement d’ajouter un S à un mot déjà sur le tableau). Et le reste du temps, c’est vous qui devrez réfléchir au mot que vous pourriez bien faire avec R, S, G, H, T, Y et V. Comment, dans ces conditions, ne pas se lamenter?
À bien y penser, le Scrabble est une forme de masochisme. Sauf que les vrais masochistes, eux, ne se plaignent pas. Ils prennent plaisir dans leur souffrance, se contentant, au pire, d’un petit gémissement étouffé. Pourquoi les scrabbleurs ne peuvent-ils pas en faire autant?
Nicolas Langelier
Paru dans La Presse, mardi 13 mars 2007
Merci à Eric Demay
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Il y a souvent quelque chose de presque mystique, dans le fait d'être tombé sur un livre précis à un moment précis de notre vie.
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